"La violence est un problème pour la philosophie, la philosophie n'en est pas un pour la violence, qui se rit du philosophe ou qui l'écarte quand elle le trouve gênant et sent en lui un obstacle sur la route sans tracé qui est sa réalité pour elle-même.
Le résultat paradoxal est donc que la violence n'a de sens que pour la philosophie, laquelle est le refus de la violence. Ce n'est pas que la philosophie refuse la violence absolument, loin de là ; on soutiendrait facilement qu'une philosophie qui se comprend comme compréhension et comme voie de contentement recommande l'emploi de la violence, parce qu'elle est amenée à constater qu'elle doit se dresser contre la violence. Mais cette violence n'est alors que le moyen nécessaire (techniquement nécessaire dans un monde qui est encore sous la loi de la violence) pour créer un état de non-violence, et ce n'est pas la violence première qui est le contenu de la vie humaine ; au contraire, la vie humaine n'aura de contenu humain qu'à partir du moment où cette violence seconde, dirigée contre la violence première par la raison et l'idée de la cohérence, aura éliminé celle-ci du monde et de l'existence de l'homme : la non-violence est le point de départ comme le but final pour la philosophie. Elle l'est si bien que souvent les philosophes oublient que c'est à la violence qu'ils ont affaire. Il est vrai que la philosophie ne l'oublie pas, ou, pour ne pas parler en images, que tout discours philosophique montre que celui qui l'a formulé a été poussé par le problème de la violence. Il ne nous importe pas ici de savoir en quelle direction cette poussée a agi dans les différents systèmes, et il ne nous importe pas, non plus, que l'on ait, ou non, reconnu la violence (sous d'autres noms, s'entend) comme ce qui est irréductible dans l'homme, qu'on ait fait de la réalisation de la non-violence dans l'existence de l'homme le but du discours ces choix ne sont que des dérivés du choix premier, celui entre violence et discours, - choix premier, parce qu'il est antérieur à tout discours pour le discours même, s'il veut se comprendre."
Éric Weil, Logique de la philosophie
"Une violente répression d’instincts puissants exercée de l’extérieur n’apporte jamais pour résultat l’extinction ou la domination de ceux-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose.
La psychanalyse a souvent eu l’occasion d’apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l’éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d’agir et de la capacité de jouir, la normalité exigée est acquise.
Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces instincts asociaux et pervers de l’enfant, s’ils ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux.
Nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l’humus de nos plus mauvaises dispositions. L’éducation devrait se garder soigneusement de combler ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin."
Freud, "L'intérêt de la psychanalyse", revue Scientia, 1913 (bac 1996)
« Je conçois donc, à la manière de Platon, un homme construit comme nous sommes tous, tête, poitrine et ventre ; et je cherche ce qui, dans cet assemblage, fait naturellement paix, guerre, ou commerce. De la partie dirigeante, qui est la tête, je ne dirai rien maintenant, sinon qu'il me semble qu'elle n'approuve pas la guerre, mais qu'elle s'y laisse entraîner. Personne n'a voulu la guerre, à les entendre ; et je crois qu'ils sont tous sincères en cela. Je cherche donc quelque chose qui soit plus fort que la tête, et qui l'entraîne malgré elle. Or le ventre est exigeant ; ses besoins principaux, qui sont de nutrition, ne souffrent point de délai. Il faut acquérir et consommer ; par travail et échange, si l'on peut ; par violence et meurtre si l'on ne peut autrement. Voilà donc la guerre ? Mais point du tout. C'est vol et pillage : ce n'est point guerre. Je ne puis appeler guerre, en l'individu que je veux considérer, cette chasse sans pitié que la faim, l'avidité, la convoitise, la peur de manquer éperonnent. Un bandit n’est nullement un homme de guerre. Il nuit aux autres en vue de se conserver lui-même. Si l’individu que je considère est mû seulement par le ventre, la tête suivant et conseillant comme il arrive quand les besoins font émeute, ce n’est point là un guerrier. Un guerrier est un homme qui prend parti de se faire tuer plutôt que de reculer. L’animal se risque bien quand il a faim ; mais il ne résiste pas à une force évidemment supérieure. Le ressort de la guerre n’est point là. On le dit souvent, que le ressort de la guerre est dans cette partie animale qui a faim, qui a soif, qui a froid ; mais je ne le crois point du tout.
J’aperçois un meilleur guerrier, le thorax. Là siège la colère, fille de richesse et non de pauvreté. D’autant plus redoutable que l’homme est plus dispos et mieux nourri. Ici commence le tumulte qui vient de force sans emploi ; qui s’augmente de lui-même et s’irrite de son propre commencement. Car c’est une raison de frapper, si l’on menace ; et si l’on frappe, c’est une raison de frapper encore plus fort. Jeu, dans le fond. Ambition, prétention, emportement, fureur. Non pas tant signe que quelque chose manque, que signe que quelque chose surabonde, qu’il faut dépenser. Guerrier n’est pas maigre ni affamé ; riche de nourriture et de sang au contraire; et produisant sa force; et s’enivrant de sa force. Défi, mépris, impatience, injure ; commencements d’action, signes, poings fermés. Main disposée non pas pour prendre, mais pour frapper. Cherchant victoire, non profit. Surtout emportement, comme d’un cavalier qui fouette son cheval; mais l’homme guerrier se fouette lui-même. Frapper, détruire. Nuire aux autres et à soi, sans espérance, ni convoitise, ni calcul. A corps perdu. Voilà mon homme sans tête parti pour l’assaut; non parce qu’il manque de quelque chose, mais parce qu’il a trop. En un combat d’avares, il n’y aurait guère de sang versé. »
Alain, Mars ou la guerre jugée, 1921
"Le véritable sujet de l’Iliade, c’est l’emprise de la guerre sur les guerriers, et, par leur intermédiaire, sur tous les humains ; nul ne sait pourquoi chacun se sacrifie, et sacrifie tous les siens, à une guerre meurtrière et sans objet, et c’est pourquoi, tout au long du poème, c’est aux dieux qu’est attribuée l’influence mystérieuse qui fait échec aux pourparlers de paix, rallume sans cesse les hostilités, ramène les combattants qu’un éclair de raison pousse à abandonner la lutte.
Ainsi dans cet antique et merveilleux poème apparaît déjà le mal essentiel de l’humanité, la substitution des moyens aux fins. Tantôt la guerre apparaît au premier plan, tantôt la recherche de la richesse, tantôt la production ; mais le mal reste le même. Les moralistes vulgaires se plaignent que l’homme soit mené par son intérêt personnel ; plût au ciel qu’il en fût ainsi ! L’intérêt est un principe d’action égoïste, mais borné, raisonnable, qui ne peut engendrer des maux illimités. La loi de toutes les activités qui dominent l’existence sociale, c’est au contraire, exception faite pour les sociétés primitives, que chacun y sacrifie la vie humaine, en soi et en autrui, à des choses qui ne constituent que des moyens de mieux vivre. Ce sacrifice revêt des formes diverses, mais tout se résume dans la question du pouvoir. Le pouvoir, par définition, ne constitue qu’un moyen ; ou pour mieux dire posséder un pouvoir, cela consiste simplement à posséder des moyens d’action qui dépassent la force si restreinte dont un individu dispose par lui-même. Mais la recherche du pouvoir, du fait même qu’elle est essentiellement impuissante à se saisir de son objet, exclut toute considération de fin, et en arrive, par un renversement inévitable, à tenir lieu de toutes les fins. C’est ce renversement du rapport entre le moyen et la fin, c’est cette folie fondamentale qui rend compte de tout ce qu’il y a d’insensé et de sanglant tout au long de l’histoire. L’histoire humaine n’est que l’histoire de l’asservissement qui fait des hommes, aussi bien oppresseurs qu’opprimés, le simple jouet des instruments de domination qu’ils ont fabriqués eux-mêmes, et ravale ainsi l’humanité vivante à être la chose de choses inertes."
Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934)
Question d’interprétation philosophique :
Pourquoi Simone Weil en vient-elle à affirmer que « tout se résume dans la question du pouvoir » ?






