
La valence différentielle des sexes, principe de la domination
Françoise Héritier est une anthropologue et ethnologue française (1933-2017). Selon elle, la distinction entre le masculin et le féminin et la supériorité de l’un sur l’autre sont des constantes culturelles universelles. La « valence différentielle des sexes », c’est-à-dire le fait d’attribuer des qualités différentes aux hommes et aux femmes, est toujours au bénéfice des premiers. La culture est toujours l’expression de la supériorité des hommes : elle transforme la différence de sexe en hiérarchie de genre. Cela permet de justifier la domination des femmes (si elles sont inférieures, il est normal de les dominer), afin de contrôler ce qu’elles seules sont physiologiquement capables de faire : reproduire l’espèce. L’organisation sociale repose sur cette exigence du contrôle des matrices et de la reproduction : les hommes sont culturellement considérés comme dotés de qualités qui les placent dans une situation de domination (plus forts, plus résistants, plus courageux, etc.) ; ce qui se rapporte au masculin est plus valorisé que ce qui se rapporte au féminin. Limitation des libertés et des droits des femmes, insécurisation sociale et physique, écarts de traitement, résistance à l’autonomisation, sexisme, découlent donc de la conviction culturelle d’une plus grande valeur des qualités attribuées aux hommes.
Grandeurs d'établissement et grandeurs naturelles selon Pascal.
Les grandeurs naturelles sont des qualités innées et signent des différences entre les hommes qui peuvent être d'ordre physique, intellectuel, culturel ou moral. On doit l’estime aux grandeurs naturelles, et devant elles, on s'incline spontanément. Les grandeurs d'établissement, qui correspondent aux différents rangs sociaux, ont été établies par la société et sont donc artificielles et conventionnelles : par exemple certains sont rois, d'autres sont leurs valets. Aux grandeurs d'établissement on doit non pas l'estime mais le respect. Pascal remarque qu'il y a trois façons d'envisager ces grandeurs. Tout d'abord la façon du peuple (autrement dit du plus grand nombre), qui a tendance à confondre la nature et l'établissement et porte une considération identique à ces deux formes de grandeurs. Ensuite le demi-habile (à moitié intelligent), qui a compris la différence entre la nature et établissement mais pour qui c’est l'occasion de mépriser l'établissement. Enfin l'habile qui a compris cette différence mais a compris en plus que la paix sociale est le souverain bien et exige le respect des grandeurs d’établissement. On peut donc dire, avec Pascal, que « la vie est une illusion perpétuelle », ce qui signifie que les hommes sont, en société, comme des personnages de théâtre jouant une pièce dans laquelle ils sont distribués dans différents rôles. Il ne s’agit pas là d’une dénonciation mais d’un constat : nous ne pouvons pas faire autrement que de respecter les conventions de l’illusion.
L’école, outil de reproduction sociale
Pierre Bourdieu a analysé les mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales et montré l’importance des facteurs culturels et symboliques de cette reproduction. L’explication économique ne suffit pas à expliquer les hiérarchies. Les agents en position de domination imposent leurs représentations culturelles et symboliques par le moyen de ce que Bourdieu appelle la « violence symbolique », qui consiste à les faire admettre comme légitimes en cachant leur caractère arbitraire. Un des moyens de cette violence symbolique, et donc de la perpétuation de la domination, est l’école, qui reproduit et légitime les hiérarchies sociales. Bourdieu le montre dans La Reproduction, coécrit avec Jean-Claude Passeron (1970).
L’école transmet des savoirs, des valeurs et des codes qui sont proches de ceux de la classe dominante, c’est-à-dire de la bourgeoisie. Les enfants des bourgeois disposent donc d’un capital culturel qui leur permet de s’adapter plus facilement aux exigences scolaires et ainsi de mieux réussir leurs études. Cela permet la légitimation de la reproduction sociale, car la cause de la réussite scolaire des membres de la classe dominante demeure masquée, tandis que leur accession, grâce à leurs diplômes, à des positions sociales dominantes, est légitimée par ces diplômes.
Ce processus de légitimation est entretenu par deux croyances fondamentales. D’une part, l’école est considérée comme neutre et ses savoirs comme pleinement indépendants. L’école n’est donc pas perçue comme inculquant un arbitraire culturel proche de celui de la bourgeoisie, ce qui rend ses classements légitimes. D’autre part, l’échec ou la réussite scolaires sont, le plus souvent, considérés comme des dons, renvoyant à la nature des individus. L’échec scolaire s’explique donc socialement mais il est perçu par celui qui le subit comme un échec personnel, le renvoyant à ses insuffisances, comme son manque d’intelligence, par exemple, ou son manque de goût pour l’effort. Cette croyance en un don possédé par certains et pas par d’autres, joue un rôle déterminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en découle. « Les individus des classes défavorisées ont la possibilité formelle de visiter les musées ou de passer les plus hauts concours, mais ils n’ont pas la possibilité réelle d’user de cette possibilité formelle. »
Définition, dangers et critique de l’ethnocentrisme
L’homme est dépourvu de nature. Il n’est pas programmé a priori par une définition stricte. La condition humaine est culturelle : au sens individuel comme au sens collectif, la culture spécifie l’être humain parmi les vivants. L’ethnocentrisme est un défaut qui consiste à confondre ses habitudes culturelles avec la norme, et à oublier que l’artificiel de la coutume et des représentations est acquis. « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. », dit Montaigne, dans les Essais. L’ethnocentrisme, fondé sur l’ignorance, conduit souvent au mépris des autres et à la xénophobie. « Le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie. », dit l’ethnologue Claude Lévi-Strauss dans Race et histoire. Considérer l’autre comme étranger à l’humanité, c’est s’en exiler soi-même moralement. Pour lutter contre ce défaut, il faut suivre le conseil que donne Descartes, dans la première partie du Discours de la méthode : « ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple et par la coutume ».
L'évangile
Le mot vient du grec signifiant "bonne nouvelle". Cette bonne nouvelle est celle de la résurrection de Jésus de Nazareth, de la véracité conséquente de son enseignement, de la valeur de son modèle de vie à imiter, et du salut des hommes. On appelle Evangiles les 4 premiers livres du Nouveau Testament, écrits entre 65 et 100 après J.-C, par Matthieu, Marc, Luc et Jean, les 4 évangélistes. Ils racontent la vie, les paraboles, les miracles, la mort et la résurrection de Jésus. D'autres évangiles furent écrits plus tard que l'Eglise n'a pas retenus dans le canon officiel. On les appelle les évangiles apocryphes.
Communisme de la bourgeoisie
La bourgeoisie est ultra-individualiste en apparence et en discours (concurrence, marché, chacun pour soi), mais hyper-collectiviste dans son organisation. Elle mutualise son capital (une SA, un fond d'investissement, une banque mettent en commun des capitaux et des moyens de production. Personne ne possède une multinationale à lui seul. C'est une propriété collective de bourgeois. Elle socialise ses risques par les subventions, les sauvetages bancaires, le lobbying commun (MEDEF). Les pertes deviennent publiques, les profits restent privés. Elle est dotée d'une conscience de classe (clubs, grandes écoles, mariages, conseils d'administration croisés, etc.). Elle se reconnaît, se coopte, se protège, contrairement au prolétariat qui peine à mettre la mutualisation en place. Dans le Manifeste du parti communiste (1848), Marx illustre cette idée : "Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individus, et même, en dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute la société. Le capital n'est donc pas une puissance personnelle ; c'est une puissance sociale." Selon Marx, le capital est communiste, connivent et corporatiste dans son fonctionnement. Les communistes ne font que vouloir lui retirer son caractère de classe.
La générosité
Dans le Traité des passions, à l'article 153, Descartes explique que la générosité, vertu suprême, consiste à ne pas se brader soi-même et à admettre que rien ne nous appartient vraiment que l'usage que nous faisons de notre liberté. Ni tyran, ni esclave, l'homme généreux évite le double écueil de l'orgueil - qui est de s'estimer trop pour de mauvaises raisons - et de la bassesse - qui est de ne pas s'estimer assez. Tout a un prix, sauf l'homme généreux, qui a de la valeur.
Le péché originel
Le péché originel est une doctrine de la théologie chrétienne qui décrit l'état dégradé de l'humanité depuis la Chute, c'est-à-dire la désobéissance d'Adam et Eve, premiers êtres humains créés par Dieu : dans le Livre de la Genèse, ils mangent le fruit défendu de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Cette rupture affecte tous leurs descendants qui sont souillés et ne peuvent, par eux-mêmes, être relevés. Par sa mort, Jésus-Christ a obtenu la réconciliation avec Dieu qui est accessible à tout homme par le baptême. L'expression « péché originel » ne figure nulle part dans la Bible, mais la doctrine s'appuie sur plusieurs passages des deux Testaments. C'est Augustin d'Hippone, à la fin du IVème siècle, qui invente le terme. Cette doctrine est extrêmement débattue depuis ses origines. Le péché originel est décrit de différentes façons dans les différentes confessions, depuis une simple déficience (comme dans l’islam), ou une tendance au péché qui exclut toute idée de culpabilité a priori, jusqu'à l'idée d'une nature humaine totalement corrompue et d'une véritable culpabilité collective (comme chez les calvinistes).
Pourquoi est-il difficile de reconnaître ses propres mythes ?
Il est difficile de connaître ses propres mythes — c’est-à-dire les croyances inconscientes, les récits personnels et les conditionnements culturels qui dictent notre vision du monde — principalement parce que nous ne les regardons pas, nous regardons à travers eux. En prendre conscience suppose d'être à la fois le sujet qui observe et l'objet observé. Un poisson n'interroge pas l'existence de l'eau tant qu'il y nage. Nous ne percevons pas nos mythes, inculqués dès l'enfance, comme des constructions mentales ou des récits, mais comme des vérités absolues et universelles : nous appelons "mythes" ceux des autres, et "vérité", les nôtres. Mythe du progrès linéaire, le mythe de la méritocratie, rôles de genre : comme tout le monde autour de nous partage et valide ces récits, rien ne nous incite spontanément à les remettre en question. Ils font office de bon sens partagé. Nous réinterprétons chaque événement de notre vie pour qu'il cadre avec le récit préexistant, ce qui rend le mythe auto-suffisant et invisible. Le grand intérêt de l'anthropologie est de voyager entre les ontologies, afin de comprendre que nos représentations sont toujours provinciales.
L’intellectualisme moral
Nul ne fait le mal volontairement. Tel est le principe de l’intellectualisme moral qui suppose que le méchant n’est pas celui qui veut le mal pour le mal mais celui qui confond le bien et le mal. Son choix ne révèle pas la puissance de sa volonté mais la faiblesse de son entendement. Si un individu sait où est le bien, il le choisit nécessairement. L’homme qui choisit le mal se trompe en choisissant le mal en croyant que c’est le bien. Si on croit que le mal est une erreur et non pas une faute, on suppose que le méchant est à rééduquer. Si on croit au diable, c’est-à-dire à la volonté du mal pour le mal, on considère que le criminel est à abattre comme une bête enragée. S’opposent sur ce point deux postures morales aux fondements métaphysiques inconciliables.
Socrate
Socrate est un philosophe athénien du Ve siècle avant J.C. Il n’a rien écrit : tout ce que l’on sait de lui vient essentiellement des œuvres de son disciple, Platon. Socrate passait son temps à discuter avec les Athéniens. Il ne faisait pas cours, mais posait des questions pour inciter les gens à déterminer précisément l’essence des choses. Sa méthode, appelée maïeutique (art d’accoucher les esprits), consistait à interroger les gens jusqu’à ce qu’ils trouvent par eux-mêmes des réponses. Socrate disait ne rien savoir : « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Son influence finit par lui créer des ennemis. En 399 av. J.-C., il fut accusé de ne pas honorer les dieux de la cité et d’égarer la jeunesse. Au lieu de s’enfuir, il accepta sa condamnation et but la ciguë, un poison que l’on utilisait à l’époque pour exécuter les condamnés, restant fidèle à ses idées et à ce qu’il pensait être son devoir.
L'allégorie de la caverne
Des hommes sont enchaînés dans une demeure souterraine en forme de caverne. Ils le sont depuis leur naissance, de telle sorte qu'ils n'ont jamais vu directement la source de la lumière du jour, c'est-à-dire le soleil. Ainsi, des choses et d'eux-mêmes, ils ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux. Des sons, ils ne connaissent que les échos. L'un d'eux est libéré de ses chaînes et accompagné de force vers la sortie. Il est alors cruellement ébloui par une lumière qu'il n'a pas l'habitude de supporter et le fait souffrir. Il résiste d’abord puis s’accoutume progressivement. L'homme peut alors prendre conscience de sa condition antérieure. Mais il doit se faire violence, et retourner dans la caverne, auprès de ses semblables, pour leur apporter sa connaissance du monde supérieur. Ses anciens compagnons le reçoivent mal, refusent de le croire et finissent par le tuer.
Mieux vaut subir l’injustice que la commettre
Dans le Gorgias, Polos insiste sur le fait qu’un homme peut être injuste et heureux s’il demeure impuni et jouit sans limites de son pouvoir. Comment un tel homme pourrait-il être malheureux ? Socrate répond qu’il l’est nécessairement car il ne fait pas ce qui est bon pour lui mais travaille involontairement à sa propre perte en se trompant d’objectif. Son pouvoir n’est qu’une illusion. Le philosophe va plus loin : mieux vaut subir l’injustice que de la commettre. En effet, du point de vue moral, on distingue les choses agréables et utiles qui sont aussi les choses belles et de l’autre, les choses douloureuses et inutiles qui sont mauvaises. Polos concède à Socrate que commettre l’injustice se situe du côté des choses laides. Or, aucun homme ne peut souhaiter se livrer volontairement à une action laide au risque de finir par ressembler à son action et de devenir malheureux. Par suite, on conçoit que pour réparer l’injustice commise, il faille être châtié de manière juste. Ainsi, le méchant gagne à être puni pour ses fautes. Ne pas être puni pour une injustice est la pire chose qui puisse arriver : n’en déplaise à Polos, mieux vaut être emprisonné, torturé voire tué, que gouverner en tyran qui fait ce qui lui plaît et non ce qui est bon.
La théorie des Idées
Le système philosophique de Platon, appelé « théorie des Idées » est un idéalisme. Il suppose qu’il existe un monde intelligible (accessible seulement par l’esprit) composé d’Idées, ou essences, qui sont immuables, éternelles, immatérielles, incréées, et sont les archétypes de la réalité sensible à laquelle elles servent de modèles. La théorie des Idées est un dualisme objectif : pour Platon le seul monde véritable est ce monde des Idées qui existe indépendamment de l’esprit qui le connaît. Le monde sensible n’est qu’une imitation dégradée du monde intelligible, comme la caverne est l’ombre du monde visible dans L’Allégorie de la caverne, exposée par Platon au livre VII de La République.
Le monde intelligible est le seul monde véritable : le monde sensible n’en est que la copie. Le monde sensible, soumis à l’empire des Idées, ne tire son être que par participation (méthexis) ou par imitation (mimésis). L’accès aux Idées se fait en trois temps (qu’illustre L’Allégorie de la Caverne) : la dialectique ascendante ou anagogie, (passage de l’opinion à la pensée), la dialectique contemplante (intuition intellectuelle) ou noésis, la dialectique descendante ou diairésis (réorganisation rationnelle, en fonction de l’Idée contemplée, de la connaissance et de la conduite). Cet accès suppose une condition pratique : la conversion de l’âme, qui exige une éducation. La théorie des Idées repose sur trois conditions théoriques : l’immortalité de l’âme, la réminiscence, le fait de considérer qu’apprendre, c’est se souvenir.
Qu'y a-t-il d'humiliant à apprendre ? version développée
« Tes éducateurs ne sauraient être autre chose pour toi que tes libérateurs. », dit Nietzsche dans « Schopenhauer éducateur » (dans les Considérations intempestives à retrouver ici) Comment le maître doit-il se comporter pour être un « libérateur », selon le mot de Nietzsche, et faire en sorte que le disciple désire le savoir dont le maître connaît la jouissance ? Seul peut apprendre celui qui désire : entre la jouissance et le désir, s’étend tout le chemin de l’apprentissage. Le désir se caractérise par le manque : désirer quelque chose, c’est en manquer ; on ne désire pas ce qu’on a, mais on désire ce qu’on n’a pas. Pour apprendre, il faut savoir qu’on ignore : l’élève doit faire a priori le constat de son ignorance ; sans ce constat, il n’y a pas d’apprentissage possible, faute d’élève. Cela signifie que c’est l’élève qui initie idéalement la relation d’apprentissage. On ne peut en effet pas forcer quelqu’un à apprendre, dans la mesure où l’on ne peut pas le forcer à reconnaître son ignorance.
Ainsi, le maître n’humilie pas mais apprend à l’élève le goût de la liberté en même temps que celui de la vérité. Le disciple ne sert pas le maître mais sert avec lui la vérité ; le maître aime le savoir et non pas le disciple ; le maître ne cherche pas à se faire aimer du disciple, mais à lui faire aimer le savoir. En aucun cas le maître ne doit confondre disciple et esclave, ni réduire le disciple en le faisant un objet de jouissance, ce que fait le gourou, par exemple. Un maître est un magister et non un dominus. En latin, le dominus est le maître de la maison (domus) ; il possède tout ce qu’il y a dans la maison, êtres humains y compris. Le magister est le maître qui enseigne, qui montre, qui indique. Il n’impose rien mais désigne un chemin qu’on peut suivre, une méthode, comme le signifie l’étymologie de ce mot. La main du magister montre la vérité mais ne frappe pas. Le fouet est réservé au dominus qui punit l’esclave indocile. En ce sens, il semble bien que tout enseignement soit idéalement empreint de douceur : sur le chemin escarpé de la vérité, ceux qui avancent ensemble s’encouragent, se soutiennent et se pressent amicalement. A terme, le maître s’efface : le disciple, devenu maître de lui-même, c’est-à-dire libre, peut à son tour avoir des disciples. Le véritable maître est donc celui qui prépare le disciple à se passer de lui.
« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »
« Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien » fait dire Platon à Socrate, indiquant ainsi la position intermédiaire qu’occupe la philosophie entre le savoir et l’ignorance. Socrate déclare ne rien savoir, ce qui signifie qu’il renonce à l’omniscience, inaccessible à l’être humain. Mais il a conscience de son ignorance, ce qui est déjà un remarquable acquis par rapport à ceux qui ne se posent pas de questions et sont enfermés dans les réponses toutes faites des préjugés. Entre le savoir et l’ignorance ignorée, Socrate incarne donc la position de l’ignorance sue, consciente de ses limites et de ses enjeux. La chose que sait le philosophe est qu'il y a des choses à savoir et que lui ne saura jamais tout. La démarche socratique est donc humble en son fond et profonde en sa recherche, puisqu'il s'agit à la fois d'accepter son ignorance, et de chercher l'essence des choses. La quête philosophique requiert de ce fait de la patience, mais non point du repos et se caractérise comme activité de la question. Le philosophe occupe une situation d'inquiétude intellectuelle qui ne présente pas de réponse dogmatique aux questions qu'il pose.
La connivence
Chez Pierre Bourdieu, la connivence (souvent qualifiée de « connivence de classe » ou « connivence habituelle ») désigne l'entente implicite, immédiate et inconsciente entre des individus qui partagent le même habitus (ensemble de dispositions, de goûts, de manières de parler, de se tenir et de penser, intériorisés par un individu au cours de sa socialisation, notamment familiale et scolaire) ou la même position dans l'espace social. Ce concept permet de comprendre comment les inégalités et les structures de domination se maintiennent et se reproduisent de manière quasi invisible, sans qu'il y ait besoin d'un « complot » ou d'un accord explicite. Lorsque deux personnes dotées du même habitus se rencontrent, elles se reconnaissent instantanément à travers des indices subtils (l'accent, le vocabulaire, la posture, les goûts artistiques ou vestimentaires). L'immédiateté : Cette complicité n'est pas calculée. Bourdieu parle d'un « chef-d'œuvre de l'harmonie préétablie ». Les individus se comprennent « à demi-mot » parce qu'ils partagent les mêmes schèmes de perception.
La connivence opère principalement dans les sphères du pouvoir, de l'éducation et de la culture. Dans les milieux dominants (la grande bourgeoisie, les hauts fonctionnaires, les cercles académiques), la connivence crée un sentiment de familiarité légitime. On se sent « entre soi ». Cela facilite l'intégration, le réseautage et l'accès à des opportunités économiques ou politiques. A l'école ou à l'université, un enseignant (souvent issu des classes cultivées) privilégie inconsciemment un élève qui manifeste une « aisance » ou un « charisme » culturel. Cette aisance, qui est en réalité le produit d'un héritage familial, est interprétée comme un don naturel en raison de la connivence culturelle entre le professeur et l'élève. Lors d'un entretien d'embauche ou d'un concours, la connivence joue un rôle crucial. A compétences égales, un recruteur aura tendance à choisir le candidat avec lequel il partage des codes culturels ou des références communes, sous prétexte d'un bon « feeling » ou d'un « fit » culturel.
La connivence a une fonction politique majeure : elle exclut sans en avoir l'air. Ceux qui ne possèdent pas les codes (les classes populaires ou dominées) se retrouvent exclus des cercles de décision. Cette exclusion ne se fait pas par la force physique, mais par un sentiment de malaise ou de non-appartenance (se sentir « hors-jeu »). La connivence transforme des privilèges sociaux en qualités personnelles (le mérite, l'intelligence, l'élégance). Les dominés en viennent à accepter leur propre exclusion comme légitime, pensant qu'ils n'ont simplement pas le niveau ou le talent requis.
En résumé, pour Bourdieu, la connivence est le lubrifiant social de la domination : elle permet aux classes dominantes de se reconnaître, de s'entraider et de perpétuer leur pouvoir de manière fluide et naturelle, tout en maintenant les autres à distance.
Nature et liberté
« Toute chose dans la nature agit d’après des lois. Il n’y a qu’un être raisonnable qui ait la faculté d’agir d’après la représentation des lois » dit Kant dans la deuxième section des Fondements de la métaphysique des mœurs. Tous les objets matériels sont soumis à des lois strictes qui déterminent leurs propriétés et leurs définitions. Ils sont définis a priori. Les animaux sont soumis aux lois strictes que leur impose leur instinct, et tous les êtres naturels sont soumis au principe du déterminisme universel, principe premier de la science qui suppose que dans la nature, il n’y a pas d’effet sans cause ni de cause sans effet. L’être humain est le seul à être doté d’une liberté qui lui permet d’échapper à ce principe : sa volonté peut être la cause non motivée des effets qu’il produit. L’être humain n’a pas de nature, il a une condition ; il est défini a posteriori, par ses actes, et choisit les lois auxquelles il obéit.
Définition, principes et conséquences de l’existentialisme PLUS ICI
Selon Sartre, chez l’homme, « l’existence précède l’essence ». Nous sommes jetés dans le monde, dans un état de parfaite indétermination, et au fur et à mesure de notre existence, nos actes nous définissent. L’homme est défini a posteriori alors que les animaux et les objets sont définit a priori, c’est-à-dire que les animaux et les objets sont définis avant d’exister, alors que l’homme acquiert sa définition au fur et à mesure de ses actes. L'existentialisme considère chaque être humain comme maître de ses actes et de son destin et responsable des valeurs qu'il décide d'adopter, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour le concevoir a priori et lui donner une définition prédéterminée. L'existentialisme est donc un athéisme déclarant que l’homme est un être absolument libre et absolument responsable. L’homme est « condamné à être libre », comme le dit Sartre, mais cette liberté est angoissante. L’homme fuit donc la liberté en se réfugiant dans la mauvaise foi, ce mensonge à soi-même rassurant mais factice qui consiste à s’inventer une définition et à y croire.
L’homme est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est.
Dépourvu d’essence a priori, l'homme apparaît dans le monde, existe et se définit après. Si l'homme ne peut être défini au commencement de son existence, c'est qu'il n'est d'abord rien, qu’il devient ensuite, et devient tel qu'il choisit de se faire. L’homme naît vierge de toute détermination, c’est lui qui invente sa propre définition. Par conséquent ce qui caractérise l’homme en propre, c’est la liberté de se déterminer lui-même : il n’existe pas de nature humaine et il n’y a pas de Dieu ou de réalité transcendante pour en dicter les lois. L’homme est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est : libre, il est dépourvu de définition fixe comme c’est le cas pour la chose, enfermée dans sa définition. Il est donc à la fois ce qu’il choisit d’être mais ne l’est jamais définitivement et complètement. C’est dans sa capacité réflexible (capacité de retour sur soi et de distanciation) que l’homme marque sa différence. Cet écart est marqué par la médiation, ce à quoi les animaux n’ont pas accès par exemple, puisqu’ils sont toujours dans l’immédiat. L’homme n’est pas ce qu’il est car il passe son temps à se transformer, à transformer sa nature en la niant, c’est-à-dire en lui imposant des expressions culturelles qui la marquent, la modélisent, l’informent (ainsi, la tresse nie les cheveux).
